Le sommeil d’or

C’est par un formidable dimanche ensoleillé, de ceux qui remplissent les parcs et jardins de la mairie de Paris et vident les salles des multiplexes, que j’ai traîné ma nonchalance du côté du Quartier Latin. Le projet d’un documentaire sur le cinéma Cambodgien m’avait été révélé par son producteur : le critique de cinéma Jacky Goldberg. Il ne m’en avait jamais fait connaître l’issue. Le pouvoir attractif d’une cinématographie faite dans la moiteur de l’extrême orient ne m’était pas apparu comme une évidence. J’imaginais les archives d’une nouvelle Nouvelle Vague en rupture avec le colonialisme, des documents ethnographiques précieux pour les scientifiques et l’historien du cinéma, sans enchantement pour le spectateur lambda. Aussi quelle ne fut pas ma surprise à la découverte de ce documentaire des plus remarquables ? Une ouverture à rebours fantomatique, Lynchéenne, empruntant une piste jusqu’à l’autoroute perdue. Davy Chou a traversé la nuit. Celle de son histoire. Celle de son grand-pére. Celle de son pays.

C’est en 1960, lorsque Marcel Camus (assistant de Jacques Becker / réalisateur de Orpheu Negro) vient tourner L’oiseau de Paradis, que débute l’âge d’or du cinéma Cambodgien. 400 productions s’étaleront sur quinze années, jusqu’en 1975 où quatre années sous le règne des Khmers Rouges suffiront à détruire cette production “qui porte en elle le germe de la dépravation du monde occidental”. Quatre années pour chasser cinéastes, acteurs ou artistes, réduire les inégalités de classe, et décimer 20% de la population. “1,7 Millions de personnes sur les 7 millions d’habitants”  nous précise le générique.

Les supports argentiques ne survivront bien sûr pas à cette purge obsessionnelle, comme si l’on avait voulu tuer jusqu’à l’imaginaire d’un peuple. Et c’est bien de cet imaginaire dont sont aujourd’hui prisonniers les survivants. Connaissez-vous Dy Saveth ? Brigitte Bardot cambodgienne. Yvon Hem ? Le Harry Cohn local. Avez-vous vu L’homme-croccodile ? Emouvante série B, où un homme est en prise avec son double reptilien - cousin lointain d’un Jack Arnold – et dont “la scène où l’on frappe trois fois la tête de l’homme-croccodile” anime encore l’esprit des plus fervents cinéphiles. Ceux qui fréquentaient le Sonya, le Bokor - aujourd’hui sombre bar-karaoké – ou le Chela : “il y avait pleins de bons films !”.

Nous parcourons ce sommeil fait d’or et d’étoffes, ce silence plein de gloire, cette gloire qui survit au travers de rescapés. Il y a dans le film de Davy Chou l’incarnation des hommes-livres de Fahrenheit 451, passeurs d’oeuvres et d’imaginaire, mais au vu de la photographie qui inonde le film, de cette jeunesse qui impulse un nouveau cinéma, du cinéaste lui-même – à qui l’on augure un plaisant avenir – il nous est permit de croire que seul le passé baigne dans les ténèbres et que l’avenir  - délesté des idéologues – proposera “le meilleur des mondes”.

 

 

 

38 témoins – Lucas Belvaux

L’homme sympathique, attentif et concerné est venu rendre visite aux exploitants du réseau ACRIF, en ce jeudi matin. Dans son nouveau film 38 témoins, il revient sur une affaire célèbre aux états-unis : le meurtre en 1964, à New York , de Kitty Genovese, tristement célèbre pour l’indifférence que son sort inspira à son proche voisinage.

Même si l’action, ici, se passe au Havre, entre Sophie Quinton, Nicole Garcia et Yvan Attal, on ne peut qu’entendre l’écho d’une société universellement désinvolte. Initialement sceptique face à la noirceur de l’ouvrage, je fus totalement conquis par la conviction de l’auteur. Cinéphile habile, s’entretenant du Fury de Fritz Lang, d’ Ophüls et son immanquable Chagrin, citant Falkenau, vision de l’impossible de Samuell Fuller comme une source directe de l’élaboration de ce polar irrésolu , Belvaux ne souhaite pas en rester à une distance Simenienne (“comprendre et ne pas juger“) : il veut regarder les salauds en face, et, ainsi peut-être, défier notre propre impuissance ? J’ai manqué de lui poser la question, comme de sa fugue à 17 ans vers Paris, pour devenir comédien et rencontrer Yves Boisset.

 

 

 

 

Une rentrée Canal+Cinéma

Arrivé à l’issu de ce premier “septennat” – que Yvan Guyot, son responsable, espère ”reconductible” – la chaîne dédiée réaffirme sa position de chaîne cinéphile grâce à ses émissions consacrées  : Le Cercle, cénacle de la critique parisienne, dont Alain Riou, (Le Masque et la Plume sur France Inter) membre fidèle, aima à résumer le précepte :” la critique de cinéma c’est dire si un film est bon ou pas, et comme nous l’apprenait Marcel Pagnol : Quand le rideau se lève, la question est : baiseront-ils ? S’ils baisent, c’est une comédie ; s’ils ne baisent pas, c’est un drame.“. 1Ticket pour 2 dont Dominique Besnehard, son animateur, nous promet quelque “règlements de comptes” pour la spéciale politique au mois de Mai. La séance de Mouloud Achour (nous nous étions rendus sur le plateau de l’ancienne formule il y a 2 ans), érudit de vidéo-club pour qui du Wu Xia Pan à Bergman  : “il n’y a que des auteurs”. Mikrociné et le travail non sous-estimable de Pascal Faure au corps à corps avec le format court.

Ou enfin Nouveau Genre , cette émission qui aspire à la défense de nouveaux horizons, tenue par le patron lui-même (Yvan Guyot) et dont nous saluons le goût pour avoir remis son prix Nouveau Genre à Bullhead, ce chef d’oeuvre flammand qui arrive sur nos écrans au mois de Février/Mars, dont la forme (mélange des genres) sur un sujet improbable (le trafic d’hormones), ne manquera pas d’en dérouter certains.

Par ailleurs, sur le plan économique, nous apprenons qu’un prime time Canal+ Cinéma peut représenter – en première diffusion – jusqu’à 200 000 spectateurs. Utile, direz-vous, pour défendre des films qui n’auraient pas trouvé leur audience en salle.

Mais c’est principalement pour le film de Didier Allouch que nous étions réunis ce soir, correspondant cinéma pour Canal+, l’homme, un ancien de MadMovies, oeuvrait au comptoir du magasin historique (Moovies2000 rue Larochefoucault) avant de rejoindre le Sunset. Depuis L.A le voici qui nous interroge sur la notion de Fan – vous savez ces types capables de camper 6 semaines devant le Chinese Theatre pour assister à la première des nouveaux épisodes de Star Wars ?! Fans de Star Trek (oh le joli service à thé!) ou Twilight, cette communauté possède sa basilique Saint Pierre : le Comic-Con à San Diego, que tout honnête Elfe, Jedi ou Ewok aspire à connaître. Au final, le clou de ce Welcome to Fanland reste peut-être la visite de l’antre de Forrest Ackerman, fondateur du Famous Monsters of Filmland, bible du cinéma fantastique qui fit rêves et cauchemars des Spielberg, Dante et Craven. L’homme à l’humour diabolique arborant la cape de Karloff ou la dague de Lugosi nous conte le sort qui fut réservé au costume de la Créature du Lac Noir (Jack Arnold – 1954 ). Un documentaire qui n’utilise jamais le terme “cinéphile” et qui témoigne d’un phénomène dont les sociologues et psychiatres devraient peut-être s’emparer…?

 

16 ème Festival de Contis

Alors que nous rendions compte, l’an passé, de la nécessité réelle de festivals comme celui de Contis pour que puissent grandir et s’émanciper les nouvelles générations de cinéastes à travers la confrontation et l’échange, nous avons rencontrés cette année trois jeunes auteurs de courts-métrages très attentifs tous trois à développer une narration et des personnages : Guillaume Brac, dont Un Monde Sans Femmes - à l’accueil unanime – connaîtra en février prochain une sortie en salle, Foued Mansour déjà très remarqué avec son précèdent film La Raison De l’Autre, et Aurélien Deschamps ce flaubertien désopilant qui signe le Portrait d’un amoureux, avec Jean-François Stevenin, dont tout le monde fut amoureux. (Suivrons de plus longs entretiens avec ces deux derniers).

Entretien avec Guy Savoy

Afin de préparer la soirée où nous lui rendons hommage, nous avons rencontré Guy Savoy dans son restaurant de la rue Troyon – rue fameuse pour avoir été l’adresse d’Henri Langlois et des premières projections clandestines de la cinémathèque pendant l’occupation – et sommes revenus sur des affaires de goût, d’exigence et de lumière, quant à son travail et à celui de Jean Paul Jaud, réalisateur des 4 Saisons pour 1 Festin, dont Guy Savoy et ses producteurs sont les protagonistes.

Ne passez pas à côté du film des frères Salto qui présente les coulisses du restaurant.

Il y a ces quelques pages de Calaferte dans Septentrion sur le devoir nécessaire de lire : lire les nécrologies derrière les réclames de Libération, lire les bienfaits d’un savon à barbe dans le creux d’un journal oublié sur le quai d’une gare, lire les poètes ou Balzac, lire la notice d’un rasoir électrique, le prix des soldes sur les vitrines qui reflètent votre mine blafarde et seule, et oubliée. Si bien que pour faire la lecture de cette humanité, tome après tome, il aura fallut écrire sans pudeur. Et bien je dis que je n’ai jamais su pour quoi écrire. Je dis que ces noms qui forment une architecture littéraire, une église de la pensée et qui pour moi remuent mon âme, et bien je dis que l’humanité n’en a que faire. Les hommes qui crient comme ce gendre idéal de Frederic Jean, cette chanson qu’il aura fallut écouter 27 fois ce soir, la moindre ponctuation, la moindre Paroles. Comment se fait-il que le monde n’a que faire des Cisterne, Harari, Guillaume Brac ? Existe-t-il des plages désertes? Et est il juste de garder pour soi cette puissance poétique ? Ou les oeuvres, comme les biens, devraient-elles être centraliser puis réparties pour une plus juste équité ? La puissance initiale serait alors atténuée mais mieux redistribuée. Je dis à tous ces types, que ce qu’ils ont péniblement accouché, dans la misère de leur doute, ils ont eu raison de le faire, car cela appartient aujourd’hui à quelques intimités. De Calaferte à Mickaël Hers, de Requiem des Innocents à Primrose Hill, il y a l’écho de la puissance. La puissance a frappé il y a longtemps, mais de manière profonde. Verticale. Abyssale. Et peut-être définitive. L’explosion horizontale, le bruit de fanfare, n’a fait aucune victime. De ces oeuvres, si discrètes aujourd’hui, il n’y a de vain que l’alcool qui accompagne les discutions et quelles nourrissent.

Christian Rouaud à propos de Tous au Larzac

En ouverture du 16éme Festival International de Contis était présenté Tous au Larzac, un documentaire/témoignage sur l’affaire de l’expansion du camp militaire de 1971. Christian Rouaud, son réalisateur, rescapé des 150 rencontres opérées dans toute la France pour son précédent film : LIP, L’Imagination au Pouvoir, a bien voulu nous accorder un interview et revenir avec nous sur l’origine de ce projet.

GUY-CLAUDE ROCHEMONT

Administrateur de la Cinémathèque de Toulouse
Interview réalisé en mai 2005

Critique, animateur de ciné-clubs ou directeur de cinémathèque, Guy Rochemont a participé à l’aventure cinéphilique Toulousaine depuis le premier rang. Bonhomme érudit au parlé franc il ne se fait pas piéger par les discours pompeux, démonstratifs et ennuyeux dont nous accoutument certains conférenciers. Guy, à l’inverse, place la transmission ludique et passionnée au cœur de ses paroles. Un homme qui vous rassure sur le cinéma.


LE PROBLEME DE LA TRANSMISSION

Guy-Claude Rochemont : … mais il faut d’abord recevoir le choc de l’œuvre ! Une fois qu’on a le choc de l’œuvre on peut dire j’aime pas, on peut dire j’aime. Quand on dit ces deux choses-là, il faut véritablement fouiller, regarder partout d’où ça vient ? Être en alerte. Être toujours, toujours en alerte. Par exemple je vais aider des élèves de terminale pour leur Bac Littéraire. Ils ont Le Procés de Kafka tourné par Welles. J’ai relu Kafka, que j’avais lu quand j’avais 17 berges, auquel je n’avais rien compris. J’avais beaucoup aimé. Ça m’avait effrayé. J’ai relu, j’ai trouvé autre chose. Cette semaine, avant de revoir Le Procés de Welles je vais regarder le Kafka de Soderberg, Spider de Cronenberg, tout un tas de truc qui dans ma tête me disent : « l’emprisonnement, la toile d’araignée, l’enfermement, la peur dans le cinoche » et trouver des corrélations et me demander ce que je vais pouvoir leur raconter. Je vais leur proposer des ouvertures. Et dans la discussion voir ce qu’ils ont vu et que j’ai peut-être pas vu et rebondir, les sortir du sujet de baccalauréat. Également leur dire d’aller voir la peinture allemande de la fin du XIXe, le romantisme allemand, de regarder d’où vient Kafka ?

Cinémathèque Infernale : C’est important pour vous cette transmission ?

Guy-Claude Rochemont : Ah oui ! Extrêmement ! J’ai eu la chance d’avoir été élève à Toulouse au Lycée Bellevue, qu’on appelait à l’époque le lycée « pilote » et où nous n’étions que 8 ou 9 par classe. Il y avait 3 lycées comme ça en France, qu’on lançait pour faire une expérience, ça a duré une génération et demie, mais ça revenait effroyablement cher à l’état, donc ça c’est arrêté. On faisait de tout, on faisait du théâtre, on était toujours dehors, à aller au cinéma. Il y avait des ciné-clubs gigantesques à l’époque.

Cinémathèque Infernale : Justement, parlez-moi de comment vous est venue la fièvre du cinéma ?

Guy-Claude Rochemont : On habitait en Martinique et il y avait un cinéma en face de la maison, le Pax, ma mère connaissait les ouvreuses, ce qui fait que tout môme je commençai à aller au cinoche. Je traversais la rue. Mon premier souvenir de cinéma est un film qui doit être une infamie à voir aujourd’hui, ça s’appelait : Les Deux Gosses, je pense que ça doit être un navet colossal. Je voyais énormément de films de tous genres, des films de gangsters, d’épouvante, des mélos et des westerns, c’est de ce gavage d’images, non des livres, des revues, des critiques qu’est issue ma connaissance du cinéma.

Ce qui fait que des années après, quand on me disait que Ford était grand et que je me rappelais des titres, j’étais assez fier d’avoir aimé et de les avoir découvert tout seul. C’est étonnant Walsh, c’est énorme Chaplin mais avec cette manie de la hiérarchie, de la classification on oublie les autres, on ne va pas voir les Leisen, les Pevney, les Keighley et tant d’autres qui ont réalisé les purs chef-d’œuvres, on oublie trop souvent la série B ; les petits-maîtres ça vaut le coup. Pour moi, le cinéma il faut que ce soit un spectacle qui vous fasse peur, qui vous fasse rire, qui vous fasse pleurer, c’est du plaisir, ce n’est pas de la glose.

Ce qui me gêne un peu au cinéma… c’est… Bon ! J’ai une formule qui est méchante un peu, c’est : « je ne vais pas voir, en général, le film Télérama. » (un sourire s’esquisse sur son visage). Tout le monde me dis : « c’est bon », je vois pas pourquoi je vais y aller. Je vais voir autre chose, je vais voir beaucoup de chose, et puis c’est moi qui me fait mon opinion… et pas Télérama, ni les autres.

Bon, donc le cinéma j’ai commencé à y aller très jeune, puis quand je suis arrivé au lycée deux ciné-clubs existaient à Toulouse, l’un plus tournés vers le bourgeois, l’autre vers les lycéens et les étudiants.

 Cinémathèque Infernale : Ca a été la période où vous avez commencé à vous occuper de ciné-clubs ?

Guy-Claude Rochemont : Oui j’ai commencé à m’occuper de cinéma pour les autres, aller dans les salles faire des présentations, écrire des fiches d’analyse de films pour aider les animateurs. Les cathos en faisaient aussi, c’était la mode.

Il y avait un ciné-club créer après guerre grâce à un personnage à qui on n’a pas rendu hommage à Toulouse, un professeur de physique Roger Clerc. C’est lui qui a mis en place le Ciné-club de la Jeunesse, un lieu fantastique. A l’époque, le jeudi, il n’y avait pas classe, à peu près une dizaine d’autobus, dans toute la ville, ramassaient les lycéens et les déversaient dans cinq ou six salles où on leur présentait courts-métrages et films avec présentation et discussion. Ça a duré des années. Ce CCJT recouvrait trois sections les cadets, les juniors et le Ciné-club des Langues Vivantes, c’était un des moyens permettant de voir les versions originales, qui circulaient très peu alors. C’est ce formidable ciné-club qui est à l’origine du Cinéma ABC à Toulouse.

Cinémathèque Infernale : Comment c’est organisé, cette effervescence ?

Guy-Claude Rochemont : Autour de Roger Clerc et sous la houlette de profs nous étions tout un groupe de lycéens élus aux divers postes de l’association. Pour réduire les frais de location de copies les fédérations faisaient tirer des copies 16mm à partir des 35mm, on planifiait leur projection, on préparait les tickets, les expéditions, on rédigeait les fiches. Bref on s’occupait de toute l’intendance et on apprenait petit à petit à faire des présentations et à mener des discussions.

Plus tard, avec la même équipe, Roger Clerc acheta l’Abc et l’exploitation se tourna vers un cinéma strictement, rudement et férocement Art et Essai. C’était dans les années 70. Tous ces jeunes que l’on a vus dans les ciné-clubs à cette époque, ce terreau des années 50/60, ont fait des carrières diverses et pas uniquement dans l‘enseignement, ils ont beaucoup semé et on peut dire qu’ils ont fait de Toulouse l’une des villes les plus cinéphiles de France.

Cinémathèque Infernale : Comment rentrez vous en contacte avec les films ?

Guy-Claude Rochemont : La curiosité, le besoin d’aller regarder ailleurs, hors des sentiers battus. Qui a-t-il derrière la porte ? C’est l’inattendu et le plaisir de la découverte. Récemment j’ai trouvé un Ishii, des images qui font peur même à regarder sur un écran d’ordinateur, mais un tel cinéma là-dedans ! Deux jeunes qui travaillent à la Cinémathèque m’ont fait découvrir des trucs inouïs, ce ne sont parfois pas des chef-d’oeuvres mais y passent de merveilleuses secondes de cinéma. L’autre jour ils m’ont dégotté un Dracula pakistanais, étrange et fidèle. Nosferatu et la Hammer étaient là.

Cinémathèque Infernale : Et la presse spécialisée… ?

Guy-Claude Rochemont : Il me semble que beaucoup de critiques actuels ne connaissent QUE le cinéma, n’ont aucune approche de la littérature, aucune connaissance de la peinture, de la musique et il semblerait que le cinéma soit né après les années 60. Comme beaucoup de gens croient que le cinéma a toujours été en couleurs. Quand vous leurs dites « Bon, vous avez vu le blockbuster Intolérance, l’espèce de western mélodramatique muet A travers l’orage tous les deux de Griffith, peut-on parler de vieux cinéma ? Est-ce muet, Est-ce parlant ? C’est tout simplement formidable ! C’est du ci-né-ma ! Alors quand je vois la critique de certains films, je me demande ce qu’on me raconte. Est-ce çà la critique ? On sais bien le cinéma coûte cher, mais doit-on tout réduire au marketing et à la promotion ?

Donc on fait son tri, je préfère alors lire des analyses fort sévères d’un Badiou, dans des revues confidentielles qu’aujourd’hui lire Les Cahiers ou Positif. Les émotions de Monsieur Untel ne m’intéressent pas ; elles ne m’amènent rien par rapport à l’œuvre. Oui, rien que l’œuvre ! 

Cinémathèque Infernale : Vous avez été critique de cinéma ?

Guy-Claude Rochemont : J’ai été critique à Sud Ouest, il y a fort longtemps. J’ai très vite arrêté car je me trouvais trés présomptueux. Ce n’était pas mon fort. Je me suis relu 20 ans après et c’est particulièrement nul .. jeune péteux.

  Cinémathèque Infernale : Et comment, après cette aventure ciné-clubs, en vient-on à la cinémathèque toulousaine dont vous avez été membre fondateur puis président ?

Guy-Claude Rochemont : J’étais au ciné-club, j’étais étudiant en train de terminer ma licence d’anglais, il y avait d’autres ciné-clubs et il y avait des clans : les petits Positifs, les petits Cahiers, c’était l’époque où ces revues avaient une existence. On se retrouvait tous, de droite ou de gauche, à voir les mêmes films, à s’engueuler ou à s’admirer. Un jour apparaît un personnage du Ciné-club de Toulouse, le ciné-club des notables : Raymond Borde, critique aux Temps Modernes. Un directeur des finances, fana de cinéma, qui avait écrit avec Etienne Chaumeton de la Dépêche du Midi : Le film noir américain, ce célèbre bouquin sur le film policier des années 40. Ce sont eux qui ont inventé le terme film noir.

Raymond Borde se pointe au Ciné-club de la Jeunesse, il cherchait un endroit, des gens qui pourraient l’aider, ça remonte à 1958. Il avait commencé à collecter de films chez les gitans, les forains, et les tourneurs. On s’est mis à roder dans toutes les régions on fouillait les caves, les greniers et les débarras des cabines de projections, on ramassait tous les formats de films, pas seulement le 16 et le 35 mais aussi tout ce que sécrète le cinéma, le non-film : affiches, photos, matériels, produits dérivés et même les curiosa.

Il y a eu d’abord une première association Les Amis de la Cinémathèque française, on s’était acoquiné avec Langlois, mais… c’est quelqu’un de bien Langlois, mais c’était un fou, comme tous ces fondateurs de cinémathèques. Ce sont d’immenses bonhommes, des paranos, des mégalos : des fous ! C’est ce qui faut pour une cinémathèque. Pas un de ces spécialistes univoques, mais un homme ouvert à tout. Bref un passeur.

Borde se brouille avec Langlois, on crée la Cinémathèque. Pendant des années et des années, sans subventions, on a tout fait : vérifié et réparé les films, construit des étagères, plusieurs fois déménagé les collections… ça à fini par devenir un monstre. Pour la collecte de films et de documents on a été énormément aidé par un distributeur bordelais, Paul Brilli. Dès le départ il a déposé des copies chez nous et il a fait s’ouvrir beaucoup de portes à ces incertains collecteurs de copies que nous étions. La méfiance, vis à vis de ceux qui n’étaient pas du monde de la distribution, de ciné-clubards à tête d’intellectuel, était grande. Les copies, les photos et les scénarios on ne nous les donnait pas sans réticence. Et puis très vite la maison Gaumont a fait des dépôts réguliers à La Cinémathèque et beaucoup d’autres distributeurs, de collectionneurs et de gens qui trouvaient par hasard des films chez eux se sont joints à eux.

L’association Cinémathèque de Toulouse parait au Journal officiel en 1964, mais les premiers films achetés aux puces ou aux forains datent de 1952. Le premier blockhaus est au bord de la Garonne, une ancienne morgue !

La reconnaissance a mis du temps, elle fut d’abord internationale, car dès la création nous sommes devenus membre de la Fédération Internationale des Archives du Film (Fiaf) en quelque sorte l’Onu des cinémathèques. Très vite, Borde est élu à son Comité exécutif. Puis ce fut l’Etat, le Centre national de la cinématographie (CNC) devient notre principal soutien en nous subventionnant en 1969. Suivront la Ville, le Département et la Région.

En France, il y a trois cinémathèques nationales : Les Archives françaises du film à Bois d’Arcy, La Cinémathèque française et la Cinémathèque de Toulouse. Ce sont des archives qui ont des collections de films et de non-films plus que conséquentes. Bien qu’en province, l’archive toulousaine a toujours eu un statut national et encore aujourd’hui la subvention d’Etat couvre à peu près cinquante pour cent de ses ressources. Beaucoup d’autres institutions s’occupant de cinéma existent, elles s’appellent cinémathèque sans en avoir toutes les caractéristiques. Le terme est générique.

 Cinémathèque Infernale : Et vous ? Vous êtes toujours resté dans la cinémathèque ?

Guy-Claude Rochemont : : Borde décide à un moment de se retirer, je deviens président après avoir été conservateur, secrétaire général… Je décide de tout changer, d’en faire une véritable institution. Le dragon ne doit plus dormir sur le trésor. Il y eut des difficultés, des brouilles. Ca a été quelque chose de très rude. On va quitter l’Ecole Bonnefoy, qui était un lieu merveilleux mais poussiéreux : tous les gens qui nous ont connus à l’époque nous disent : « Ah, que c’était bien ! Évidemment, c’était un antre, une grotte au trésor, la caverne d’Ali Baba, on y débarquait sans prévenir, on buvait des coups de blanc, on discutait des films et on visionnait tout ce qui entrait dans les collections. Ce n’était pas froid !

Quand je quitte la présidence, on est passé de quatre employés à trente, d’une subvention de fonctionnement rachitique de 900.000 francs à près de 7.000.000 francs et de la Rue du Faubourg Bonnefoy au 69 rue du Taur, la pointe de l’iceberg, c’est-à-dire le lieu que le public voit, superbe bibliothèque, superbes salles. Et puis le projet de ce qui s’est terminé l’année dernière à Balma : des blockhaus aux normes pour les collections de films, de photos et d’affiches. Ces collections amassées par un petit groupe de bénévoles, quatre personnes au coeur de cette Cinémathèque. Aujourd’hui c’est une institution, d’aucuns la trouve froide. Il fallait en arriver là, Il fallait ne plus être un cénacle, ouvrir et faire passer l’amour du cinéma.

Aujourd’hui je suis membre du Conseil d’administration, la vie quotidienne de la Cinémathèque se déroule comme il se doit. J’y vais tous les jours et continue à travailler dans des domaines un peu arides et qui peuvent servir à long terme.

Cinémathèque Infernale : Et pour finir j’aimerais que vous nous confier une de vos belles expériences de cinéphile, un film qui vous a marqué…

Guy-Claude Rochemont : …pff… il y en a tellement, y’a tellement de choses qui m’ont… Le Vent de Sjöström, Les Rapaces de von Stroheim, Anatahan de von Sternberg… et puis ça pourra paraître ridicule, la première vision du Septième Sceau de Bergman, à La Pagode à Paris. En sortant du film j’ai traîné jusqu’à l’aube dans Paris et, qui plus est, mes parents étaient prêts à appeler les flics. Le lendemain, dans l’après-midi, je me suis rendu chez Gibert Jeune, j’ai acheté un vocabulaire, une grammaire et je me suis mis à apprendre le Suédois ! Et Sirk, Walsh, Dwan, La Cava et puis Home Before Dark, Detour, Videodrome etc. etc. etc.

Sérial Séria

Début Juin nous avons pu découvrir l’ensemble de l’œuvre de Joël Séria au Grand Action. Du très rare Mais Ne Nous Délivrez Pas Du Mal au franc-tireur et pré-Grolandais Les Deux Crocodiles, Séria a pendant une semaine entière frôlé la couverture des Cahiers. A cet émouvant hommage nous étions présents.

Un Monde Sans Femmes – 2ème partie

Evocation du parcours de Guillaume Brac en tant que producteur – Un Monde Sans Femmes/ Un film sans financement – des influences Rozeriennes, et de Tom Harari, opérateur éclairé puisque sachant être de tous les films les plus inspirés de cette jeune génération : La main sur la gueule d’Arthur Harari; Un poison Violent de Katell Quilévéré (Prix Jean Vigo 2010) et La Vie au Ranch de Sophie Letourneur.